Le confinement a agi comme un révélateur pour la radio et le podcast. En travaillant à distance, avec des sons imparfaits et des dispositifs fragiles, l’audio a montré ce qu’il pouvait devenir hors de ses cadres habituels.
La désacralisation du studio radio
Pendant longtemps, « faire de la radio » signifiait entrer dans un lieu à part : un studio insonorisé, des micros fixes, une équipe séparée par une vitre. Un espace presque sacré, garant d’un son maîtrisé et d’un certain ordre.
Le confinement a brutalement mis fin à ce modèle. Équipes réduites, télétravail imposé, chroniqueurs et journalistes contraints d’enregistrer depuis chez eux. Chacun a dû improviser un espace d’enregistrement, chercher le coin le plus calme de son appartement, apprendre à composer avec son environnement.
Contrairement à une idée reçue, le choix du micro n’a pas tout résolu. L’acoustique du lieu s’est révélée décisive. Une petite pièce meublée donnait parfois de meilleurs résultats qu’un vaste salon réverbérant. Le son devenait variable, parfois bancal, parfois brut. Mais aussi plus incarné, plus proche.
Quand le bon son n’est plus une évidence
Faut-il toujours viser un son parfaitement lisse ?
Un son fluide, sans coupures ni aspérités, garantit un certain confort d’écoute. Mais vouloir reproduire à distance la perfection sonore d’un studio s’est souvent révélé illusoire.
D’une séquence à l’autre, la qualité variait : insert téléphonique, liaison Skype, micro USB, et ce fameux « son téléphone » qui s’imposait sans prévenir. Cette fragilité technique, longtemps considérée comme un défaut, est devenue visible, assumée.
Et si elle faisait aussi partie du charme ? Comme le disait « le Doc » : « ce n’est pas sale ». Ce qui compte, c’est la promesse. Informer, divertir, maintenir un lien social, même lorsque l’onde n’est pas parfaitement lisse. La radio peut montrer ses faiblesses. On y décèle souvent des forces. Sa promesse dépasse la technique : une présence sonore qui ne défaille pas. Média chaud par excellence, la radio informe, éduque, divertit, mais surtout elle crée du lien. Dans son ADN, cette capacité à maintenir une continuité, une relation, même dans l’imperfection.
Diversifier les voix à l’antenne
Avant le confinement, les radios nationales privilégiaient les invités capables de se déplacer en studio. Cette contrainte logistique dessinait, presque mécaniquement, un paysage sonore centré sur Paris et ses réseaux.
Le travail à distance a fait voler cette habitude en éclats. Des chercheurs en région, des artistes éloignés de la capitale, des acteurs de terrain jusque-là peu sollicités ont trouvé leur place à l’antenne. La radio s’est ouverte, géographiquement et socialement.
De cette contrainte technique, les antennes auraient pu tirer un bénéfice durable : renouveler leur carnet d’adresses, s’émanciper des « bons clients » disponibles parce que parisiens, ou simplement de passage à Paris. Les voix singulières existent partout : en région, dans les DOM-TOM, et bien au-delà des frontières.
Avec le retour en studio, pourtant, le confort du face-à-face a souvent repris le dessus. Les antennes risquent alors de retomber dans leurs circuits bien rodés, au détriment de cette diversité nouvellement conquise.
La parole est aux auditeurs
Le confinement a aussi marqué le retour d’une forme d’interactivité simple et directe : le téléphone.
Le répondeur a retrouvé une place centrale à l’antenne. Même si l’on ne revivra sans doute pas les grandes heures des auditeurs militants de Daniel Mermet, évincé de France Inter en 2014 avant de poursuivre Là-bas si j’y suis sur Internet, cette parole brute a repris de la valeur.
Au bout du fil, l’auditeur ne se contente pas de réagir. Il apporte un grain de voix, une humeur, une respiration. Plus sonore, plus incarnée qu’un mail ou un tweet, cette parole transporte des hésitations, des rires, des colères, des silences. Autant de textures qui nourrissent l’antenne.
Pendant le confinement, ces interventions imparfaites mais authentiques ont redonné aux auditeurs une place active. Une polyphonie fragile s’est installée, avec ses tâtonnements et sa chaleur. Une radio vivante, loin du flux lisse et standardisé.
Cette respiration a pourtant été de courte durée. Le téléphone s’est à nouveau fait discret, les formats se sont resserrés. Une occasion manquée de réinventer durablement la relation entre l’antenne et celles et ceux qui l’écoutent.
De l’écoute à la création
Le confinement n’a pas seulement transformé la production radiophonique. Il a aussi fait émerger de nouvelles voix.
À force d’écouter, certains auditeurs sont passés de l’autre côté du micro. Du répondeur à la création de leur propre podcast, le pas s’est parfois franchi naturellement.
Portés par le besoin de raconter, de témoigner ou de défendre un sujet, beaucoup se sont lancés sans passer par la radio associative ou professionnelle. Ces nouveaux créateurs, souvent des créatrices, revendiquent une approche plus libre, héritée des radios libres : bricoler, expérimenter, s’affranchir des codes.
La qualité sonore n’est plus toujours l’obsession première. Le propos prime. Cela donne parfois des conversations brutes, peu éditorialisées, mais sincères. Depuis quelques années, certains formats se sont imposés : récits intimes, féminisme, entrepreneuriat, pop culture. Avec, parfois, un effet de mode ou de mimétisme.
Même imparfaits, ces podcasts trouvent leur public. Ils témoignent d’un moment où l’audio, affranchi de la radio, a montré qu’il pouvait s’inventer autrement, partout.
Des leçons oubliées ?
Cette période aurait pu transformer durablement la radio. Plus de diversité de voix, plus d’interactivité, plus d’audace sonore. Mais le retour en studio a ramené des habitudes plus confortables pour les producteurs que pour les auditeurs.
Le podcast, lui, poursuit sa trajectoire. Libre de ses formats et de ses voix, il conserve la mémoire de ce moment particulier où l’audio, en studio comme à distance, a prouvé qu’il pouvait se réinventer.
Une leçon précieuse, à l’heure où la production et l’écoute de podcasts continuent de croître, et où l’audio avance, parfois en laissant derrière lui ce que cette période avait rendu possible.