Durant le confinement, la radio à distance et le podcast ont bousculé les codes de la production et de l’écoute. Cette période a révélé à la fois la fragilité et la force du média sonore, tout en ouvrant des pistes créatives pour la radio et l’écoute de podcasts indépendants… dont certaines n’ont pas survécu au retour à la « normale ».
La désacralisation du studio radio
Bien avant que les caméras ne s’invitent dans les studios, « faire de la radio » signifiait entrer dans l’antre : un espace clos, insonorisé, avec ses micros et ses voix, séparé par une vitre de l’équipe technique. Pendant le confinement, impossible de se serrer autour d’une table. Équipes réduites, télétravail imposé, chroniqueurs et journalistes équipés pour travailler depuis chez eux.
Chacun cherche alors chez soi l’endroit le plus propice à l’enregistrement. Contrairement à l’idée reçue, le choix du micro n’est pas tout : l’acoustique du lieu est décisive. Mieux vaut une petite pièce meublée qu’un vaste salon réverbérant. Cette improvisation modifie l’antenne : le son varie, parfois bancal, parfois brut… mais authentique.
Quand le bon son n’est plus une évidence
Est-il toujours de bon ton d’avoir un bon son ? Un son fluide, sans coupures, garantit le confort d’écoute. Mais vouloir reproduire à distance la perfection sonore d’un studio est souvent illusoire. D’une séquence à l’autre, la qualité change : insert téléphonique, liaison Skype, micro USB… et le fameux « son téléphone » s’impose.
Et si cette fragilité faisait aussi partie du charme ? Comme le disait « le Doc », « ce n’est pas sale ! ». Ce qui compte, c’est la promesse : informer, divertir, maintenir un lien social fort, même si l’onde n’est pas parfaitement lisse.
Mais que la radio montre ses faiblesses ! On y décèlera certainement des forces… Le son cracra, comme disait « le Doc » : « ce n’est pas sale ! ».
La promesse de la radio l’emporte toujours sur la technique : une présence sonore qui ne défaille pas. Média chaud par excellence, destiné à un large public, la radio promet d’informer, d’éduquer, de divertir… et, aujourd’hui plus qu’hier, de créer des interactions d’idées, une diversité d’opinions et de représentations. Dans son ADN : créer, animer, amplifier, et maintenir ce lien social unique.
Diversifier les voix à l’antenne
Traditionnellement, les radios nationales privilégient les invités capables de se déplacer en studio. Le confinement a bousculé cette habitude : micros ouverts à distance, invités reliés depuis leur salon ou leur bureau, voix venues d’ailleurs. Chercheurs en région, artistes hors capitale, acteurs de terrain… soudain, la radio s’est ouverte à des géographies et à des profils qu’elle ignorait souvent.
De cette contrainte technique, les radios auraient pu tirer un bénéfice durable : renouveler leur carnet d’adresses et s’émanciper des “bons clients” habituels, disponibles parce que parisiens… ou simplement de passage à Paris. Les chercheurs, sociologues, experts, politiques, militants associatifs, écrivains, artistes… tout un vivier de regards différents et de voix singulières existe partout : en France métropolitaine, dans les DOM-TOM, et bien au-delà des frontières. Nul besoin qu’ils soient physiquement à Paris à 8 h ou 18 h pour s’exprimer.
Pourtant, avec le retour en studio, le confort du face-à-face a souvent repris le dessus. Petit à petit, les antennes risquent de retomber dans leurs circuits bien rodés.
La parole est aux auditeurs
C’est le grand retour du répondeur ! Même si l’on ne revivra sans doute pas les séquences cultes des auditeurs militants de Daniel Mermet — évincé de France Inter en 2014 pour poursuivre Là-bas si j’y suis sur Internet —, le confinement a redonné un coup de projecteur à l’interactivité radiophonique la plus simple et la plus directe : celle du téléphone.
Au bout du fil ou du répondeur, l’auditeur ne se contente pas de “réagir” : il donne du répondant, du grain de voix, du grain de sel, du grain à moudre. Plus savoureux et sonore qu’un mail, un tweet ou un commentaire repris à l’antenne, il apporte sa couleur, son humeur, son ton. Et ce ton, c’est du son : hésitations, rires, colères, élans, silences… autant de textures qui nourrissent l’antenne.
Ces prises de parole improvisées, imparfaites parfois, mais authentiques, sont revenues en grâce pendant le confinement. Elles ont permis aux auditeurs de devenir, l’espace d’un instant, acteurs de la programmation. Une sorte de dialogue, ou plutôt de polyphonie collective, s’est réinstallée — avec ses tâtonnements, ses aspérités, et cette chaleur qui distingue la radio vivante du flux lisse et standardisé.
Mais cette respiration a été éphémère. Depuis, le téléphone s’est fait plus discret, les répondeurs moins sollicités, et les antennes sont revenues à des formats plus verrouillés. Dommage : dans ce moment suspendu, l’audio avait prouvé qu’il pouvait redevenir ce média de proximité, ouvert aux voix multiples, qu’il soit en direct ou en podcast.
De l’écoute à la création
Le confinement n’a pas seulement changé la manière de produire la radio : il a aussi fait émerger de nouvelles voix. À force d’écouter, certains auditeurs sont devenus créateurs, passant du répondeur ou du micro d’auditeur… à la création de leur propre podcast. Portés par l’envie de raconter, de témoigner ou de défendre un sujet, beaucoup se sont lancés sans passer par la case radio associative ou professionnelle.
Ces nouveaux créateurs — et surtout créatrices — n’ont pas toujours le studio en ligne de mire. Moins obsédés par la qualité sonore que par le propos, ils revendiquent un esprit « Do It Yourself » hérité des radios libres : bricoler, expérimenter, s’affranchir des codes. Parfois, cela se traduit par une conversation brute, pas toujours éditorialisée, mais sincère.
Depuis quelques années, certains formats se sont imposés : récits intimes, féminisme, entrepreneuriat, pop culture… avec, parfois, un effet de mode ou de mimétisme inspiré des “podcasts-rôle-modèles” qui ont marqué leur époque. Même imparfaits, ces contenus trouvent leur public et enrichissent le paysage sonore. Ils témoignent d’un moment où l’audio, affranchi de la radio, a montré qu’il pouvait s’inventer autrement, partout.
Des leçons oubliées ?
Cette période aurait pu transformer durablement la radio : plus de diversité de voix, plus d’interactivité, plus d’audace sonore. Mais le retour en studio a ramené avec lui des habitudes plus confortables pour les producteurs que pour les auditeurs. Les ouvertures entrevues pendant le confinement n’ont pas toujours été pérennisées.
Le podcast, lui, continue d’évoluer, libre de ses formats et de ses voix, et garde la mémoire de cette période comme un moment où l’audio, en studio comme à distance, a montré qu’il pouvait s’inventer autrement, partout. Une leçon qui reste précieuse à l’heure où la production et l’écoute de podcasts connaissent une croissance sans précédent.