Dans cette nouvelle saison, les aîné.e.s de la ville racontent leurs histoires d’exil, de mémoires de guerre, de dictature et de déportation. Pour cette fois, ce sont des questions de mémoire et de transmission qui nous ont traversé tout le long de ces sept nouveaux portraits sonores.
À travers le récit de sept hommes et femmes, parfois accompagné.e.s de leurs proches, le Podcast Le reste de son âge dresse des portraits intimes qui traitent avec douceur de la question de la mémoire. Que fait-on des récits douloureux ? Comment en parler avec sa.on partenaire ou ses enfants ? Ressasser le passé empêche-t-il d’aller de l’avant ? Faut-il avoir un âge pour réceptionner les mémoires douloureuses de ses parents ? Ici, les récits individuels viennent s’imbriquer pour brosser un plus large portrait des guerres et des parcours de migrations de la seconde moitié du XXeme siècle.
Au micro de Carine Fillot, vous allez pouvoir avoir la chance d’écouter Raymond qui nous transmet l’importance de se souvenir. C’est également ce que nous explique Karima qui est aujourd’hui traversée par une forme d’urgence à raconter, à parler. Avec Solidea, on constate que la guerre forge des conditions matérielles qui influent sur les trajectoires de vie. C’est également ce que nous racontent Philippe, réfugié politique tchadien ou Khac Hieu ancien boat people vietnamien. C’est deux récits pourtant géographiquement et politiquement distincts donnent à voir deux récits d’immigrations dictés par des régimes idéologiques et politiques. Pour Américo, c’est aussi une politique austère qui l’a fait quitter le Portugal. Néanmoins, comme tous.tes ses collègues d’épisodes, Américo entretient un lien particulier avec son pays d’origine donc il souhaite transmettre son attachement à ses proches.
Raymond, témoin du massacre d’Oradour-sur-Glane :
"On avait peur qu’ils reviennent la nuit."
Raymond Merle
Durant la Seconde Guerre mondiale, le bourg d’Oradour-sur-Glane subit le massacre de la quasi-totalité de sa population. Dans un climat de tensions et de répressions envers les maquisards, l’armée allemande multiplie les violences dans la région. Le 10 juin 1944, la division SS Das Reich débarque dans le village. Elle pille les maisons, répartit les hommes dans des granges et des hangars, leur tire dans les jambes pour éviter la fuite et les assassine. Dans ce même temps, elle enferme les femmes et les enfants dans l’église après y avoir placé des charges explosives. Les survivant.e.s furent mitraillé.e.s, les bâtiments incendiés.
“Dans l’église, ça a fondu les cloches” nous raconte Raymond. Alors âgé de 15 ans quand le massacre fut perpétré, il nous raconte le souvenir de cette douloureuse journée. Raymond partage son adolescence rurale proche des maquis, les chanceux hasards qui ont sauvé sa famille mais surtout l’importance, transmise par son père, de raconter ce qu’ils et elles ont subi, ce qu’il s’est passé. Si au début, lorsqu’il est enfant dans un village protégé, Raymond n’a pas saisi ce qu’était une guerre, la destruction de son bourg et de ses habitant.e.s a laissé une marque indélébile.
Solidea, récit d'une immigration économique italienne :
"L’Italie m’a vu naître, la France m’a donné à manger."
Solidea Comelli
Depuis le début du XXème siècle, l’Italie entretient un lien migratoire fort avec la France. En effet, en déclin démographique et en manque de main d’œuvre, la France est une terre d’opportunités. La fin de la Première Guerre mondiale affaiblit l’Italie qui, dans un contexte de grande précarité, voit monter le début du facisme de Mussolini. C’est dans ces conditions économiques très modestes que Solidea et sa famille émigrent vers le nord de la France dans un bassin minier du Pas-de-Calais.
Née en 1923 dans le Frioul en Italie, Solidea arrive à 15 ans en France après que son père se soit installé à Béthune. Surprise par le froid et la solidarité des habitant.e.s, à 103 ans, elle continue à montrer sa reconnaissance à la France malgré les difficultés et les discriminations subies à son arrivée. “L’Italie elle m’a vue naître, la France elle m’a donnée à manger”. Dans ce joli portrait, on suit son parcours de couturière, d’épouse et de joueuse en ligne. Avec humour et douceur, elle partage son quotidien d’hier et d’aujourd’hui.
Julien, fils de syndicaliste déporté :
“On était à la gare pour attendre son retour, et puis le lendemain, et puis le lendemain, et puis le lendemain, 15 jours, 3 semaines, (…) et puis y’a plus que ma mère qui y allait dans la famille à la gare tous les soirs et puis un soir il est rentré."
Julien Charles
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, en mai 1940, après l’invasion de la Belgique et la Hollande, la Nord de la France devient un point stratégique. En effet, ce territoire est une zone très industrialisée, ce qui représente un grand intérêt économique pour les Allemands. Dans une logique de rendement, les journées de travail des mineurs s’allongent, les conditions de travail deviennent de plus en plus pénibles. Ajouté aux problèmes de ravitaillement, le mécontentement des travailleur.euse.s s’accroît amenant l’alternance d’arrêts de travail et de grèves localisées.
Suite aux réponses de plus en plus sévères des occupants, les syndicats se mobilisent et les mineurs s’organisent. L’insatisfaction et la colère s’étendent, la grève générale s’installe sur tout le bassin minier. Avec l’arrêt massif des industries, la répression gronde et 270 mineurs seront déportés en Allemagne. Né en 1930 dans le Pas-de-Calais, Julien a 11 ans quand son père se fait arrêter puis déporter. “Mon père qui était syndicaliste (…), il a organisé la grève des mineurs en juin 41. Cent mille mineurs en grève sous l’occupation ! ”. Ce sont les mots de Julien, qui nous raconte comment il a vécu la déportation de son père mineur et syndicaliste. Il décrit la grande grève, comment les Allemands en ont fait un symbole patriotique plutôt que revendicatif, la condamnation de son père, l’attente de son retour ainsi que son silence sur son vécu dans les camps. Ce épisode met aussi en lumière un récit rapporté d’un couple séparé par la guerre et marqué par l’espoir de se retrouver.
Khac Hieu, "boat people" vietnamien
"Moi, comme tout le monde, je dois suivre. Sinon, on va rentrer en prison."
Khac Hieuc Pham
Suite à la décolonisation du Vietnam avec les accords de Genève en 1954, le pays est divisé en deux territoires : le Vietnam nord communiste et le Vietnam sud pro-occidental. Dès 1955, une guérilla apparaît dans le nord du pays et agit pour la réunification du pays. En 1964, l’incident du golfe du Tonkin justifie l’intervention militaire des États-Unis au Nord du territoire. S’ensuivent des bombardements et des violences de plus en plus fréquentes sur le sol vietnamien. La guerre du Vietnam fait rage.
C’est en 1973 avec les accords de Paris que l’armée américaine retire ses troupes. Le 30 avril 1975, Saïgon la capitale du Sud Vietnam tombe aux mains de l’armée du Nord Vietnam et marque la réunification du pays avec Hanoi comme capitale. “L’année 72, c’est la pire qu’il ait vécu parce qu’ils appellent ça « l’été rouge de feu »”. Né en 1948 à Saïgon, Khac Hieu est enrôlé dans l’armée du Sud Vietnam suite à une mobilisation générale. Il nous raconte sa peur de mourir, l’habitude à la terreur, la violence des combats et la perte d’un ami. Avec la victoire des communistes, il souhaite s’enfuir en bateau pour rejoindre sa famille, mais se fait arrêter et emmenait de force dans un camp durant cinq ans. À sa sortie, il emprunte deux lingots d’or à sa tante et embarque avec 90 personnes sur un bateau de pêche pour essayer de rejoindre la France. Après avoir dérivé pendant 21 jours en mer, l’équipage est sauvé par le porte-conteneurs français Chevalier Valbelle. Réfugié dans un camp à Hong Kong, il parvient finalement à rejoindre la France. Ce récit nous éclaire sur le parcours d’un homme, un “boat people”, un phénomène de migration important d’Asie du Sud-Est encore souvent méconnu.
Philippe, réfugié politique tchadien :
"Je suis sorti du Tchad pour rester vivant."
Philippe Diguimbaye
En 1960, c’est l’indépendance du Tchad. Après 60 ans d’occupation, le pays est fragilisé par le rassemblement de populations nord et de populations sud qui culturellement et religieusement diffèrent. Durant la colonisation, la proximité religieuse amène la France à surinvestir économiquement et socialement le Sud au dépend du Nord du pays, créant une population formée dans les domaines de l’administratif et de l’armée.
Le premier Président tchadien a poursuivi cet écart de traitement, suscitant des rébellions de la part du Nord, ce qui fragilise grandement le territoire tout juste sorti de la colonisation. S’en suit plusieurs coup d’Etat, la découverte d’un important gisement pétrolier, d’autres rébellions avec une présence française plus ou moins dissimulée. Dans les années 1990, c’est le Nord qui reprend le contrôle des institutions. En 2004, la Banque mondiale accepte de financer une partie d’un oléoduc avec une réglementation stricte de l’usage des rendements. Néanmoins, l’instabilité politique des pays limitrophes ainsi que l’évolution démographique ne fait que réveiller et attiser les vieilles rancunes entre le Nord et le Sud du pays menaçant l’unité nationale. Actuellement, avec la guerre au Soudan, le Tchad, pays voisin, accueille un nombre extrêmement important de réfugié.e.s. Cette crise humanitaire ne fait que révéler les problèmes socio-politiques du territoire. Né 1951 au sud du Tchad pendant la colonisation, Philippe est arrivé en France comme réfugié politique. De la famille de l’ancien président, il affiche clairement ses positions critiques vis-à-vis du Nord du pays. D’origine Sara, une ethnie du Sud du Tchad, il participe à une radio à longues ondes en Libye avant de rejoindre la France, suite à des menaces de mort. Il raconte la peur de la torture, la peur de la trahison, ce qui a amené à réduire au maximum les communications. En 1990, sa femme Cécile et ses enfants le rejoignent en France après neuf années sans nouvelle. Ce portrait est un récit pudique d’immigration qui apporte un autre regard sur la mémoire et les liens de transmission.
Karima, enfant de la guerre d’Algérie
“Quand on est enfant, on voit tout ce qu’il se passe. Quand on est venu ici, j’ai complètement occulté la guerre d’Algérie”
Karima Malki
Pendant près de huit ans, l’Algérie, ancienne colonie française, a mené une guerre pour son indépendance. Majoritairement sur son territoire, le FLN lutte contre la France et son armée. Suite à la signature des accords d’Évian en 1962, un départ massif de français.e.s, de pieds noirs et de harkis s’organise. Les vagues de migration de travailleur.euse.s algérien.ne.s ne diminuent pas non plus. En 1968, la France et l’Algérie signent un accord pour faciliter le flux de travailleur.euse.s afin de répondre à un besoin de main d’œuvre français.
Née en 1952 en Algérie, Karima a 10 ans lors de l’indépendance de son pays. C’est également durant cette année qu’elle et sa famille rejoignent son père en France, anciennement mobilisé à Verdun lors de la Seconde Guerre mondiale. La famille a traversé dans la cale d’un ferry jusqu’à Marseille, puis a pris le train pour rejoindre le père en banlieue parisienne. Dans cet épisode, elle raconte son enfance sous les bombes, l’inquiétude d’une mère qui ne veut plus que ces enfants sortent pour aller à l’école, comment réceptionner la mémoire douloureuse d’un parent en tant qu’enfant, ainsi que la difficulté de parler en famille de la guerre. “Pour trouver une paix, il faut que tout le monde en parle”.
Américo, le témoignage d’un exil sous la dictature portugaise :
‘“La révolution, elle était très très bien faite, y’a dix morts pour virer le gouvernement...
Au bout de 49 ans !”Américo Dasilva
Au Portugal en avril 1974, c’est la révolution des œillets. Le régime de Salazar est renversé par des jeunes officiers après 48 ans de dictature. C’est la fin d’un régime autoritaire et conservateur où la presse indépendante et les syndicats sont interdits, une police politique sème la terreur et enferme tout opposant au régime. “On avait tous peur parce qu’on savait pas à qui on parlait” nous raconte Américo.
Américo est né en 1942. Après avoir très jeune perdu son père, il apprend rapidement le métier d’électricien pour subvenir aux besoins de sa famille. Il se politise et comprend le régime de Salazar en fréquentant ses collègues. Il raconte le climat de méfiance et de peur qui régnait, la grande vigilance vis-à-vis de ses mots. Il décide de quitter le Portugal via un ami passeur, il va en France car il connaît plusieurs personnes qui ont déjà fait le voyage. À son arrivée, il fait face à de réelles difficultés de langue. On conclut cet épisode en vous racontant le soulagement et la joie de la révolution des œillets.
Après ces discussions, on a eu envie de faire une restitution avec toutes les personnes qui ont pris le temps de partager leur histoire avec nous. Ce moment d’échange nous a montré l’importance de conserver et transmettre ces récits de guerre et d’immigrations qui résonnent encore beaucoup avec nos actualités.
Belle écoute à toutes et tous !
Cette saison du podcast Le reste de son âge est co-produite par la ville de Tremblay en France et le studio Elson / Hack the Radio.
Equipe Elson : Direction de projet : Carine Fillot.
Equipe Ville de Tremblay-en-France. Médiathèque Boris Vian : Christelle Merlin, Sonia Antunes CCAS : Sotchil Rescica, Fabienne Bocciarelli.
Photographies : Olivier Roy.