Avec Radios en France, histoire, état et enjeux, publié en 1997, Jean-Jacques Cheval, universitaire et membre du GRER (Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio), a livré un ouvrage qui reste aujourd’hui une référence incontournable pour comprendre l’histoire et les rouages de la radio française
Voilà un livre que je recommande chaudement, car il permet de mieux comprendre comment s’est structuré le paysage radiophonique français et, en creux, les défis qui se posent aujourd’hui au podcast.
Je vais découvrir ce livre l’année de sa sortie, alors que, bac en poche, je quitte la radio associative (Radio Galère) et commerciale (Europe 2) à Marseille pour rejoindre l’aventure du Mouv’, la radio jeune de Radio France. Ce livre sera une clé pour comprendre les enjeux de la radio, en complément de mes lectures assidues des pages radio de Télérama.
À l’époque, le podcast n’existe pas, la question ne se pose même pas. Pourtant, si ce livre reste une lecture précieuse pour quiconque s’intéresse à ce média et à son évolution, il ouvre aussi des pistes pour penser l’ère du podcast.
Des radios libres à la régulation du paysage
La radio en France, c’est une histoire de libertés conquises puis encadrées. L’explosion des radios libres dans les années 1980 a bouleversé un paysage jusque-là dominé par le monopole public. Ces antennes locales, souvent militantes, ont imposé d’autres voix, d’autres façons de faire entendre le monde. Mais très vite, la régulation s’est organisée : le CSA (aujourd’hui l’ARCOM) a distribué licences et fréquences, mis en place un système de catégories (associatives, indépendantes, réseaux, service public) et dessiné les équilibres que nous connaissons encore.
Au fil des années 1990, les grands groupes privés ont consolidé leurs réseaux, le service public a modernisé ses antennes, et certaines radios se sont imposées comme des marques nationales. C’est aussi l’époque où naissent des expériences nouvelles, comme Le Mouv’, première radio entièrement numérisée de Radio France, qui expérimentait déjà d’autres formes de diffusion et de circulation des contenus. Cette période est passionnante, car elle combine une effervescence créative et un encadrement strict : la liberté d’inventer était là, mais toujours sous condition.
Ce que cette histoire nous apprend aujourd’hui
Si ce livre ne parle absolument pas de podcast (normal : il n’existe pas encore), il permet pourtant de mieux comprendre la place qu’il cherche aujourd’hui à se forger. En retraçant la libéralisation des ondes, la mise en catégories, la régulation et les modèles économiques, il montre comment un écosystème se structure : des autorisations, des acteurs, des règles, des usages.
Ce regard aide à lire le présent : d’un côté, la radio s’est construite dans un cadre régulé et financé, avec des obligations et des rendez‑vous. De l’autre, l’audio en ligne s’est d’abord développé dans l’ouverture (RSS, plateformes, agrégateurs) avant de voir émerger des logiques plus centralisées. Les questions qui se posaient hier à la radio (diversité, financement, indépendance éditoriale, accès du public) se reposent aujourd’hui autrement pour l’audio numérique : découvrabilité, souveraineté des catalogues, mesure d’audience, place des plateformes.
Autrement dit, lire l’histoire de la radio éclaire les enjeux contemporains sans les confondre : on ne plaque pas le passé sur le présent, on s’en sert comme trousse à outils pour comprendre ce qui change… et ce qui ne devrait pas changer : l’exigence éditoriale, la qualité d’écoute, la pluralité des voix.
De la radio au podcast : nouveaux enjeux
En 1997, quand sort le livre de Jean-Jacques Cheval, l’histoire de la radio en France semble déjà bien balisée. Mais près de trente ans plus tard, ce qui me frappe, c’est qu’il manque une suite. On documente très peu, à mon sens, le contexte historique de l’évolution conjointe de la radio et du podcast. Or, si on ne relie pas les deux, on perd une part essentielle de compréhension.
Car là où la radio s’est construite dans un cadre clair (fréquences, licences, régulation, financements), le podcast s’est déployé dans un espace beaucoup plus libre : flux RSS ouverts, plateformes, agrégateurs… avant de voir émerger de nouveaux intermédiaires qui concentrent aujourd’hui une partie de l’écoute (Spotify, Amazon, Apple). On retrouve donc les mêmes questions que celles qui traversaient déjà la radio : comment garantir la pluralité des voix ? comment financer durablement la création ? comment donner accès à des récits diversifiés ?
Sauf qu’elles se posent autrement : découvrabilité dans des catalogues géants, souveraineté des données et des catalogues, dépendance croissante aux plateformes, mesure d’audience encore mouvante… Et derrière, la grande interrogation : le podcast doit-il basculer vers une logique industrielle, comme la radio l’a fait ? Ou préserver son espace de liberté, au risque de rester fragile ?
Ressources pour prolonger la réflexion
Soyons clairs : tout cela évolue en permanence. Et ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas seulement un livre qui ferait la suite de celui de Cheval, c’est une capacité à relier les fils. Car trop souvent, en radio, on ignore la culture du numérique. Et dans le podcast, on ignore l’histoire de la radio. On se retrouve au milieu du gué, avec très peu d’acteurs capables de naviguer dans les deux univers.
Pourtant, des ressources existent : les travaux du laboratoire CARISM et son observatoire du podcast, les recherches du GRER (Groupe de recherches et d’études sur la radio) où Jean-Jacques Cheval poursuit encore ses analyses, ou encore les données de l’observatoire du podcast piloté par l’ARCOM et le Ministère de la Culture, observatoire initié suite au rapport Hurard Phoyu-Yedid de l’IGAC en 2020 qui a dressé une cartographie du podcast en France et dressées des recommandations qui ne vont sans doute pas assez vite et assez loin dans leur applications face à la voracité des gros acteurs numériques.
Mais ce ne sont que des morceaux de puzzle. Car l’essentiel est ailleurs : dans la manière dont circulent les contenus, et dans le rôle que prennent les plateformes. Le RSS, ce protocole ouvert qui a permis l’essor du podcast, reste au cœur du sujet. Sa place, son statut, sa possible redéfinition… voilà une ligne de tension qu’il faudra continuer à observer attentivement, au même titre que l’évolution des logiques de plateformes.
Autrement dit, penser l’avenir du podcast exige d’articuler à la fois la mémoire de la radio, les mutations du numérique, et les bouleversements technologiques en cours, à commencer par l’IA, qui rebat les cartes de la production, de la distribution et de la découvrabilité.